Dans une Afrique centrale secouée par les conflits armés, les coups d’État et les crises humanitaires, le Congo-Brazzaville fait figure d’îlot de stabilité. Mais cette paix n’est ni un don du ciel ni un acquis définitif. Elle est le fruit d’une histoire douloureuse dont le pays porte encore les cicatrices.
Observatoire Congo-Brazzaville | Février 2026
Il suffit de regarder une carte pour mesurer l’ampleur du contraste. De part et d’autre de ses frontières, le Congo-Brazzaville est entouré de pays plongés dans l’instabilité chronique ou en phase de transition politique incertaine. À l’est, la République démocratique du Congo (RDC) connaît l’une des pires crises humanitaires au monde, avec plus de sept millions de déplacés internes. Au nord, la République centrafricaine reste sous perfusion onusienne, dépendante de plus de 12 000 Casques bleus pour maintenir un semblant d’ordre. À l’ouest, le Cameroun fait face à une crise anglophone qui dure depuis 2016, doublée de la menace djihadiste dans l’Extrême-Nord. Et au sud, le Gabon sort à peine d’une transition militaire après le coup d’État d’août 2023 qui a mis fin à cinquante-cinq ans de règne de la famille Bongo.
Au milieu de ce tableau régional, le Congo-Brazzaville apparaît comme un cas à part. Un pays où l’on ne tire plus, où les institutions fonctionnent, où la diplomatie s’exerce activement. Mais cette stabilité, loin d’être innée, s’est construite sur les décombres d’une guerre civile dévastatrice. Et c’est précisément parce que le pays connaît le prix de la violence qu’il peut prétendre aujourd’hui à un rôle stabilisateur dans la région.
1. La mémoire de la guerre : une blessure fondatrice
Il y a moins de trente ans, Brazzaville était un champ de bataille. La guerre civile de 1997, opposèrent les milices Cobras de Denis Sassou Nguesso aux Zoulous de Pascal Lissouba et aux Ninjas de Bernard Kolélas, a ravagé la capitale pendant cinq mois. Des quartiers entiers – Bacongo, Makélékélé, Mfilou – ont été détruits. Des dizaines de milliers de réfugiés ont fui de l’autre côté du fleuve Congo vers Kinshasa. Le pays a été divisé selon des lignes ethno-politiques profondes : le Nord avec Sassou Nguesso, le Centre-Ouest avec Lissouba, la région du Pool avec Kolélas.
Les combats n’ont pas pris fin en octobre 1997. La « guerre du Pool » s’est prolongée par intermittence jusqu’au début des années 2000, puis a rejailli en 2016 avec les tensions entre l’armée et les miliciens Ninjas du pasteur Ntumi. Cette région, grenier agricole du pays et arrière-pays immédiat de la capitale, a porté pendant près de deux décennies les stigmates du conflit : routes coupées, villages désertés, économie paralysée.
C’est la signature d’un accord de cessez-le-feu en décembre 2017, suivi d’un processus de désarmement et de réinsertion, qui a permis de refermer – progressivement – cette page. Les Journées du vivre-ensemble du Pool, organisées régulièrement depuis, témoignent d’une volonté de réconciliation qui, si elle reste fragile, constitue un acquis réel. En février 2026, le Pool n’est plus une zone de guerre. C’est un territoire en reconstruction.
Cette mémoire de la guerre civile n’est pas un détail historique. Elle structure le rapport des Congolais à la politique, à la violence et à la stabilité. C’est parce que le pays sait ce que coûte le chaos qu’il existe un consensus – imparfait, contestable, mais réel – sur la préservation de la paix civile.
2. À l’est du fleuve : la RDC dans l’enfer du Kivu
La séparation entre Brazzaville et Kinshasa ne tient qu’à la largeur du fleuve Congo. Mais l’écart de réalité sécuritaire entre les deux rives est un gouffre. La RDC est engagée depuis plus de trois décennies dans un cycle de conflits armés dont l’est du pays constitue l’épicentre. Depuis janvier 2024, la région du Kivu connaît une escalade dramatique. L’Alliance Fleuve Congo / M23, soutenue selon de multiples sources internationales par le Rwanda, a pris le contrôle de Goma en janvier 2025 puis de Bukavu, établissant une administration parallèle sur la plus grande étendue territoriale jamais tenue par une rébellion dans l’est de la RDC.
Les chiffres sont vertigineux. Selon l’ONU, plus de sept millions de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays – un record mondial. Les violences sexuelles sont systématiques. Amnesty International documente des exécutions sommaires, des enlèvements et des actes de torture commis par les deux camps. L’accord de paix signé à Washington en juin 2025 entre Kinshasa et Kigali, les négociations de Doha médiées par le Qatar : aucune de ces initiatives n’a permis d’instaurer un cessez-le-feu durable sur le terrain. En février 2026, les combats se poursuivent.
De l’autre côté du fleuve, Brazzaville observe. Et agit. Le président Sassou Nguesso a reçu en janvier 2026 son homologue Félix Tshisekedi à Oyo, contribuant aux efforts de médiation régionale. C’est la posture d’un pays qui, ayant connu la guerre, privilégie le dialogue – et qui, pour cela, doit d’abord garantir sa propre stabilité.
3. Au nord : la Centrafrique, une paix sous perfusion
La République centrafricaine, frontière nord du Congo, illustre une autre forme de fragilité. Depuis le coup d’État de 2013 et la guerre entre les coalitions Séléka et anti-balaka, le pays n’a jamais réellement retrouvé la maîtrise de son territoire. L’International Crisis Group note que si le climat sécuritaire n’a jamais été aussi favorable qu’en 2025-2026 depuis le début de la crise, cette amélioration repose essentiellement sur des acteurs extérieurs : les 12 000 Casques bleus de la MINUSCA, les forces rwandaises et les paramilitaires russes de Wagner.
La question est vertigineuse : que se passerait-il si ces forces se retiraient ? L’armée centrafricaine reste dépendante de la logistique onusienne. Les groupes armés, affaiblis mais toujours présents, contrôlent encore des zones routières et minières. Les incidents sécuritaires ont augmenté de 43 % entre janvier et octobre 2025 par rapport à la même période de 2024. Plus de 445 000 personnes restent déplacées à l’intérieur du pays, et 750 000 Centrafricains vivent comme réfugiés dans les pays voisins.
La Centrafrique représente une leçon et un avertissement : la stabilité qui dépend exclusivement de béquilles extérieures n’est pas une paix souveraine. Le Congo-Brazzaville, dont la stabilité repose sur des dynamiques largement internes – consensus politique, désarmement des milices, réconciliation nationale – se situe dans un paradigme fondamentalement différent.
4. À l’ouest et au sud : Cameroun et Gabon, d’autres formes d’instabilité
Le Cameroun, puissance démographique et économique de la région, est miné par une double crise. Depuis 2016, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont le théâtre d’un conflit armé entre séparatistes ambazoniens et forces gouvernementales. Plus de 6 000 civils ont été tués, près d’un million de personnes déplacées. Parallèlement, l’Extrême-Nord reste confronté aux incursions de Boko Haram. La présidentielle d’octobre 2025, qui a vu Paul Biya réélu pour un huitième mandat, a provoqué des manifestations violemment réprimées, avec des morts, des destructions et des centaines d’arrestations.
Le Gabon, quant à lui, tente de tourner la page d’un demi-siècle de règne Bongo. Le coup d’État d’août 2023 a été suivi d’une transition pilotée par le général Oligui Nguema, élu président en avril 2025. Si la transition s’est déroulée sans violences majeures, les interrogations demeurent. La nouvelle Constitution a supprimé le poste de Premier ministre, concentré les pouvoirs exécutifs et permis au chef de la junte de se présenter à l’élection. Plusieurs analystes évoquent une « démocrature », où les formes électorales coexistent avec un verrouillage institutionnel.
Dans ce paysage, le Congo-Brazzaville se distingue par une continuité institutionnelle qui, si elle fait l’objet de débats légitimes, n’a pas généré de fractures violentes. Le pays n’a connu ni coup d’État, ni insurrection armée, ni crise humanitaire majeure depuis la fin des années 2000.
5. Le dividende de la paix : ce que permet la stabilité
La paix n’est pas seulement l’absence de guerre. Elle est une condition économique. Quand un pays ne tire plus, il peut négocier avec le FMI, lever de la dette sur les marchés internationaux, attirer des investissements dans ses infrastructures. Le Congo-Brazzaville l’a démontré : achever avec succès un programme de Facilité élargie de crédit, réduire sa dette publique de 99 % à moins de 80 % du PIB en quatre ans, prendre la présidence de la CEMAC en 2025 – tout cela suppose un État stable, prévisible, capable de s’engager dans la durée.
La paix est aussi une condition diplomatique. Le Congo-Brazzaville a pu accueillir en octobre 2023 le Sommet des Trois Bassins, réunissant 145 délégations et une dizaine de chefs d’État autour des enjeux climatiques. Brazzaville est devenu un point de passage obligé de la diplomatie régionale : médiation dans la crise des Grands Lacs, réception de chefs d’État africains et d’envoyés spéciaux des Nations unies. La chargée d’affaires américaine à Brazzaville l’a souligné en décembre 2025 : « La paix est le premier pas vers l’opportunité. »
Dans un région où les Casques bleus de la MINUSCA coûtent des centaines de millions de dollars par an, où l’aide humanitaire en RDC est estimée à 2,5 milliards de dollars de besoins annuels, où le Cameroun consacre une part croissante de son budget à la sécurité intérieure, le coût de la guerre est un gouffre qui absorbe les ressources du développement. Le Congo-Brazzaville a choisi un autre investissement : celui de la stabilité.
6. Une paix à consolider, pas à célébrer prématurément
Il ne s’agit pas ici de verser dans le triomphalisme. La paix congolaise a ses limites et ses angles morts. La pauvreté touche encore 46,8 % de la population. Les libertés publiques font l’objet de critiques légitimes. L’espace politique reste contraint. Et la dépendance au pétrole expose le pays à des chocs externes que la stabilité seule ne suffit pas à absorber.
Mais la comparaison régionale est éclairante. Quand on mesure la réalité congolaise à l’aune de ce que vivent les populations de l’est de la RDC, de la Centrafrique profonde ou des régions anglophones du Cameroun, un fait s’impose : la paix, même imparfaite, est un bien précieux. Elle n’est pas un acquis. Elle se construit, se protège, se défend.
Le Congo-Brazzaville, parce qu’il a traversé la guerre et qu’il en connaît le prix, porte une responsabilité particulière. Celle de transformer cette paix en développement concret pour sa population. Celle de contribuer, par sa stabilité et sa diplomatie, à la désescalade régionale. Et celle de montrer qu’en Afrique centrale, un autre chemin est possible.
Publié par Observatoire Congo-Brazzaville – Analyse indépendante de l’actualité congolaise
